ou le directeur d'usine, c'est la défense de la maison ; c'est, dans la maison, la défense de l'autorité et, avec elle, celle de la discipline et de l'ordre. Dans la moyenne entreprise, il y a beaucoup de patrons
qui sont eux-mêmes leur caissier, leur comptable,
leur dessinateur, leur contremaître, et
ils ont, avec la fatigue du corps, le souci de
l'esprit, que les ouvriers n'ont que par intervalles.
Ils vivent dans un monde de lutte où la
solidarité est inconnue, ils ne sont pas
à l'abri d'une faillite qui peut détruire
en un jour la fortune et le crédit d'un
industriel. Entre tous les producteurs, c'est
la lutte sans merci ; pour se disputer la clientèle,
ils abaissent jusqu'à la dernière
limite, dans les années de crise, le prix
de revient des marchandises, ils descendent même
au-dessous des prix de revient, ils sont obligés
d'accorder des délais de paiement démesurés
qui sont, pour leurs acheteurs, une marge ouverte
à la faillite, et s'il leur survient le
moindre revers, le banquier aux aguets veut être
payé dans les vingt-quatre heures.
Lorsque les ouvriers
accusent les patrons d'être des jouisseurs
qui veulent gagner beaucoup d'argent pour s'amuser,
ils ne comprennent pas bien l'âme patronale.
Sans doute, il y a des patrons qui s'amusent,
mais ce qu'ils veulent avant tout, quand ils sont
vraiment des patrons, c'est gagner la bataille.
Il y en a beaucoup qui, en grossissant leur fortune,
ne se donneront pas une jouissance de plus : en
tout cas, ce n'est point surtout à cela
qu'ils songent. Ils sont heureux, quand ils font
un bel inventaire, de se dire que leur peine ardente
n'est pas perdue, qu'il y a un résultat
positif, palpable, que de tous les hasards, il
est sorti quelque chose, et que leur puissance
d'action s'est accrue. Non, en vérité,
le patronat, tel que la société
le fait, n'est pas une condition enviable. Et
ce n'est pas avec les sentiments de colère
ou de convoitise que les hommes devraient se regarder
les uns les autres, mais avec une sorte de pitié
réciproque qui serait peut-être le
prélude de la justice.”
Jean
Jaurès, le 28 mai 1890 |
dans
“la Dépêche de Toulouse” |